L’association

 

La vie de château

Beaulieu, abbaye cistercienne et centre d’art contemporain
 

Les truites farios aiment la Seye. Elles fraient dans les eaux vives et pures de ce petit affluent de l’Aveyron qui sillonne des vallons touffus qu’une flore vivace émaille de ses fraîches couleurs dès la fin de l’hiver. Ceux qui savent s’écarter des villes, oser le tête à tête solitaire avec la nature, ressentent en suivant ses rives une paix heureuse, une sorte d’état de grâce naturel. C’est sans doute pour cela qu’une communauté de moines s’y est implantée, il y a plus de huit siècles.

Entre Cornusson et Ginals, en suivant le dénivelé de la D33, on découvre soudain, en contrebas, leur abbaye de Beaulieu en Rouergue. A l’évidence, le nom inscrit par l’histoire en ce lieu est magnifiquement porté !

Une abbaye cistercienne en Rouergue

La réforme monastique initiée dès 1098 par Robert de Molestes va de pair avec la naissance d’un art nouveau. Pour cet ascète déçu par l’amollissement des Bénédictins englués dans leurs richesses, il faut revenir à la règle initiale de saint Benoît de Nurcie, s’établir dans la solitude, «au milieu des pâtures et des forêts» et tirer sa nourriture de son travail. Une nouvelle esthétique exprime cette volonté de sobriété : un art gothique particulièrement dépouillé va fleurir là où s’installent les moines vêtus de laine blanche.

Bernard de Clairvaux est le chantre inspiré de cet art de la pureté qui donne leur élan à toutes ces nefs qui jailliront au cœur des solitudes européennes comme ici, à Beaulieu, à l’écart de toute cité. Le 20 août 1141, après une rencontre avec Bernard de Clairvaux, Archambaud de Cuzoul, fils puîné du vicomte Yzarn de saint Antonin et neveu du comte de Rouergue, fonde l’abbaye cistercienne de Beaulieu avec Adhémar III, évêque de Rodez. Beaulieu est alors situé en Rouergue.

Les habitations, la salle capitulaire et le réfectoire sont construits avant 1250. L’église est reconstruite après 1272 à la faveur des générosités de Vivian de Boyer, évêque de Rodez. Sa construction ne sera terminée qu’au XIVe siècle. Le cloitre élevé au XIVe siècle sera détruit en 1562, pendant les guerres de Religion. Reconstruit au XVIIe, il sera démoli dans la deuxième partie du XIXe.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, des travaux rendent plus confortable le logement des moines, au détriment des bâtiments antérieurs. La Seye est canalisée pour alimenter les viviers, le poisson étant alors entré dans l’ordinaire des moines. L’esprit cistercien a perdu de sa vigueur et l’abbaye décline. Avec la révolution française, l’abbaye est vendue comme bien national. Elle abrite alors des activités agricoles et est en partie démantelée. Mais le pire reste à venir : l’abbatiale perd sa toiture en 1840. Conscients du désastre, les paroissiens de Ginals veulent en faire leur église paroissiale pour la sauver. Mais Viollet-le-Duc s'opposa à ce projet. Le célèbre architecte, féru d’un Moyen Age de fantaisie, proposa de transporter l’abbatiale à Saint Antonin pour l’y reconstruire. Heureusement pour Beaulieu, le projet s’avéra impossible à réaliser. L’abbaye est classée monument historique depuis le 8 juillet 1942. L’abbatiale est alors un merveilleux squelette vide qui ouvre sur le ciel ses baies privées de vitraux et l’élégance de ses arcs. Un couple amoureux de la beauté va redonner vie et sens à ce lieu qui mérite à nouveau pleinement le beau nom qu’il porte.

Résurrection

A la fin des années 1950, des Parisiens en vacances à Najac découvrent, au hasard d’une promenade, l’abbaye abandonnée. Pour Geneviève Bonnefoi, la splendeur de la nef outragée est un crève-cœur. Elle est émue jusqu’aux larmes devant cet inconcevable contraste entre la pure harmonie de l’architecture et l’amas des gravats, l’écheveau touffu des ronces qui l’assaillent. Pierre Brache, son mari, partage son émotion. Entre ce couple familier de la vie artistique parisienne et les cisterciens du XIIe siècle, y aurait-il une parenté cachée ? Elle n’est pas de l’ordre du dogme, certes. Mais elle réside dans la conviction qu’une beauté transcendante mérite qu’on s’engage pour qu’elle vive, pour qu’elle rayonne. Le projet de sauver cette merveille enfouie dans une gangue d’oubli blasphématoire va désormais être l’aventure de leur vie. Avec l’aide des Monuments historiques, ils vont ressusciter Beaulieu. Pierre Brache est administrateur de biens. Geneviève Bonnefoi est une critique d’art reconnue. Ils ont un jugement sûr et les moyens, les relations qui permettent de faire face à la rénovation d’un monument. La décision est vite prise : ils achètent l’abbaye dont le prix de vente est modéré. Mais, dès le début de 1960, les travaux qui commencent vont mobiliser leurs ressources financières et leurs énergies. Une des premières restaurations va concerner le pavillon du gardien chargé de surveiller les lieux et de les défricher. Pendant 13 ans, l’abbaye est en chantier. Parmi les artisans, des tailleurs de pierre émérites, sous la direction de l’architecte Robert Renard. Les verrières retrouvent leurs glaces claires, coulées par Boussois. En 1966, le parvis de l’église et son portail sont dégagés. Quelques pièces aménagées dans les bâtiments abbatiaux permettent d’y loger. La tour du XIVe, contre le chevet, est restaurée. Le parc réaménagé redevient l’écrin verdoyant du joyau de pierre et l’eau claire coule à nouveau dans les viviers débarrassés des deux mètres de vase qui les souillaient. La salle capitulaire, vidée d’un comblement qui la défigurait, est assainie et retrouve ses harmonieuses dimensions. Pour surveiller les travaux, lorsque Pierre est retenu à Paris, Geneviève vient seule. Elle affronte les longues nuits de solitude dans les bâtiments monastiques dans la compagnie des chouettes qui les hantent. Mais, chaque jour, sa passion se nourrit de la splendeur de Beaulieu qu’elle voit renaître au fil des travaux. Quel sens, quel rôle donner à ces bâtiments. ? Pour Geneviève, qui fréquente les artistes les plus novateurs, la réponse s’impose : Beaulieu est le cadre idéal pour des expositions d'art. Dès l’été 1970, l’ancien dortoir accueille des œuvres d’artistes du XXe siècle. En mai 1972, l’Association culturelle de l’Abbaye de Beaulieu est créée : elle a pour but d’animer l’abbaye et de contribuer à son rayonnement en tant que Centre d’Art. Soucieux d’assurer l’avenir de l’abbaye, ses propriétaires décident en 1973 de faire don des bâtiments et d’une partie de leur collection aux Monuments Nationaux. L'abbaye devient alors le plus important musée d'art contemporain de la région Midi-Pyrénées. Après la mort de son mari, Geneviève Bonnefoi reste fidèle à ces lieux à qui ont, grâce à leur couple, retrouvé leur beauté originelle et trouvé une nouvelle vocation.

Une harmonie immatérielle

Le plus beau bâtiment de Beaulieu – et cela va de soi – c’est l’abbatiale Reconstruite au XIIIe siècle, elle incarne la perfection du style gothique cistercien. En forme de croix latine, son vaisseau central mesure 57 m pour une largeur de 10 m et son transept plus de 21 m. A la hauteur de la croisée d’ogives, la voûte atteint 20 m. Ces dimensions ne sont pas étrangères à l’impression de majesté que l’abbatiale inspire de l’extérieur et plus encore à l’intérieur. La maîtrise des volumes, la subtile ordonnance des arcs, favorable à l’acoustique, mettent en évidence l’adéquation de l’architecture avec le projet cistercien : le bâtiment doit créer une sorte de conditionnement physique dans lequel l’âme trouvera ses marques presque naturellement pour être conduite sur la voie choisie. L’art doit être utile mais sa fonction est immatérielle. La réussite absolue de l’art cistercien c’est d’avoir su apprivoiser la seule richesse ornementale qu’il se permette : la lumière. Les vitraux de couleurs ayant été interdits aux cisterciens en 1134, l’abbatiale d’origine a connu – comme aujourd’hui – le verre épais qui démultiplie la clarté. Au solstice d’été, le soleil pénètre dans l’axe de la fenêtre centrale de l’abside Les rosaces contribuent à donner le sentiment d’être baignés par la lumière qui vient d’en haut. La salle capitulaire et le cellier, également construits au XIIIe siècle, offrent des exemples particulièrement harmonieux de bâtiments conventuels de style gothique. Au-dessus de ce beau cellier, l’ancien dortoir des frères convers, utilisé comme grange après la Révolution, a trouvé une nouvelle vocation : il engrange désormais les œuvres d’art. Au sud du cloître disparu, les bâtiments conventuels du XVIIe et du XVIIe ont le charme d'une demeure seigneuriale. Et le parc, très soigné, donne aux lourds volumes de pierre un contrepoids qui contribue à la sensation d’équilibre.

Du gothique à l’abstraction

L’exposition inaugurale de 1970, intitulée «Un art subjectif ou la face cachée du monde», présentait des ouvres de Hartung, Fautrier, Poliakoff, Dubuffet, Michaux, Manessier, Mathieu, Vasarely, Vieira da Silva. Une exposition loin de tout centre urbain, dans un lieu si retiré, pouvait-elle attirer les amateurs d’art ? Le pari était risqué. Mais pour Geneviève Bonnefoi, l’art véritable doit être offert à tous et non réservé à une élite parisienne. Et certes, le beau n’est pas codifié ou formel chez ces artistes contemporains qu’elle aime ! Il est l’expression profonde et originale d’un engagement créateur. Peut être d’ailleurs peut-on lire dans les œuvres abstraites, issues du cubisme, une démarche similaire à celles des artistes «cisterciens», soucieux de simplifier pour atteindre à l’essentiel ? A leur manière, ces créateurs réinventent eux aussi l’art de leur temps, dans la rupture nécessaire à la nouveauté. Malgré les critiques et les prédictions pessimistes, le public de la région mais aussi de l’étranger fut au rendez-vous. L’aventure continue depuis, si riche qu’il est difficile de la retracer, chaque rendez-vous offrant le choc d’une rencontre forte, qu’il s’agisse de l’exposition consacrée aux Arts d’Océanie (1971) ou de l’hommage rendu à Vieira da Silva et Arpad Szenes (1995). L'exposition de 2010 fut une rétrospective de ces 40 années. Toute la saison dernière, les œuvres des mouvements artistiques nés du XXe siècle, de l'Op art au Fantastique intérieur, de Matière et Mémoire à l'Espace lyrique habitèrent l’église abbatiale et le dortoir des convers. La musique et la danse ont aussi trouvé place dans ce qui est devenu un sanctuaire de l’art.

Thérèse Rebe Téléchargez le formulaire d'adhésion ici  

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